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La vengeance des guimauves

Au programme de ce dimanche à l’atelier d’écriture de Skriban, le mariage. A nous de nous glisser dans une cérémonie, dans un de ces protagonistes. Voilà mon texte.

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Cette robe meringue est absolument insupportable. Jenny (ne l’appelez pas Jennifer, c’est tellement français – oui, je sais…moi aussi quand elle m’a dit ça, j’ai eu du mal à comprendre) a eu ce qu’elle voulait : un mariage comme dans les séries américaines, avec demoiselles d’honneur (aka Bibi et les copines) en robe rose pastel avec nœuds-nœuds et moustiquaire intégrée, dentition ultrabrite, bancs d’église croulant sous les décorations et grande musique d’orgue. Passe encore pour la déco et la musique, mais pour les robes, très honnêtement, je pense qu’elle l’a fait exprès. Elle a l’air encore plus mince que nous dans sa belle robe de mariée aux lignes épurées, cheveux blonds (rinçage californien à la dernière mode de série hype made in US) artistiquement relevés. Tout le contraire des choucroutes rances dont nous sommes affublées, et qui amplifient de manière terrifiante mes hanches, qui n’avaient, avouons-le, pas franchement besoin de cela. Lise et Mélanie souffrent en silence avec moi. Il faut dire que si pour ma part, je n’ai rien contre le rose (utilisé avec parcimonie, bien entendu), Lise étant d’un roux flamboyant, elle n’est pas vraiment à son avantage et Mélanie, qui serait plutôt du genre « destroy » dans ses styles vestimentaires était tout bonnement au  bord de l’évanouissement quand on lui présenta l’Horreur Guimauvesque il y a quelques mois. Quant à la découpe de la robe, je pense qu’elle la tire d’une série B qui n’a dû être diffusée qu’une fois, sur M6. Avec mes pauvres 155cm, mes fesses plutôt rebondies (quel joli euphémisme, n’est-ce pas ?) je suis une caricature ambulante dans cette satanée robe. Une sorte de boule agrémentée de froufrous. Que les magnifiques escarpins à plateau Manolo Blahnik n’arriveront jamais à rendre élancée.

L’odeur des lys est entêtante, nous prend à la gorge. Mélanie a déjà été victime de plusieurs crises d’éternuement en attendant que Jenny daigne enfin s’avancer sur le tapis rouge (oui, rouge !) qui la mènera à l’autel. Nous avions bien souligné, pendant les préparatifs, que ces fleurs, certes belles, n’étaient pas du goût de tout le monde. Mais Jenny chérie n’a pas cédé. Et nous voilà donc avec l’équivalent de deux Kangoos Interflora de lys éparpillés dans le saint bâtiment. Dont une bonne partie entourant l’autel. A deux mètres à peine de nous. De plus, il fait une chaleur infernale, ce qui n’est pas pour arranger nos affaires. Je sens une goutte de sueur rouler sur ma cuisse. Lise grommelle à ma droite, et tire sur le tissu de la robe. Mais avec un corset, difficile de tirer quoi que ce soit. Mélanie étouffe un enième éternuement. A ce qu’il paraît, quand on s’empêche d’éternuer, on se bousille les neurones. A ce rythme, Mél va finir avec un QI de moins 140. Dommage pour une chercheuse en génétique. J’essaie aussi discrètement et élégamment que possible de regarder l’état de ma robe au niveau des aisselles. Je n’aurais pas dû. Une catastrophe. De belles auréoles s’agrandissent de minutes en minutes. Une boule affublée de falbalas impossibles, de joues rendues écarlates par la chaleur ET dégoulinante de sueur. J’ose à peine imaginer les photos.

Vous vous demandez probablement pourquoi je dis tant de mal de la mariée, tout en étant sa demoiselle d’honneur ? Je comprends. Mais Lise, Mélanie et moi-même faisons ici œuvre de charité. Car oui, malgré tout son argent, cette pauvre Jennifer n’a pour ainsi dire pas d’amies. Du moins aucune qui ait accepté l’Horreur Guimauvesque. Cela dit, si nous avons accepté d’endurer des heures d’essayage, ce n’est pas tout à fait par bonté d’âme. Faut pas pousser non plus. C’est aussi – et surtout – pour goûter aux différents gâteaux proposés par le traiteur ultra haut de gamme from Paris (8ème, bien sûr), et profiter de l’enterrement de vie de jeune fille… à New York en hôtel quatre étoiles.

L’ensemble de l’assistance sursaute : l’organiste s’est lancé dans une interprétation toute personnelle de la marche nuptiale. Fausses notes artistiquement dispersées tout au long de la partition. Je regarde Emmanuel, le marié. Impeccable dans un costume Dior. Bien plus beau qu’elle ne le mérite. Genre brun ténébreux à la fossette adorable et aux muscles d’acier. Et intelligent avec ça. Je les ai présentés. Je l’avais rencontré lors d’une conférence sur la poésie de Sylvia Plath, il avait été d’une érudition étonnante et plein d’humour. Mais je ne suis ni blonde, ni mince. Et croyez bien que je le regrette. J’ai encore beaucoup de mal à comprendre pourquoi il l’épouse. L’argent me direz-vous. Ce à quoi je vous répondrai qu’il en gagne déjà beaucoup. Je suppose qu’il est en fait amoureux du mot « plus » : plus d’argent, en l’occurrence.

Ah ! Voilà la mariée. Plaquons sur nos lèvres collantes de gloss Chanel « Ballerina » (entendez par là « rose bonbon ») un sourire suffisamment envieux pour flatter l’égo de Jenny, mais pas trop. Après la pièce montée à la recette légèrement améliorée, nous pourrons, toutes les trois, sourire avec satisfaction.

©Deirbhile


Le génie du livre

Dimanche pluvieux, rien de mieux pour la lecture ! Je suis obligée d’allumer les lumières tant il fait sombre, mais j’aime ce temps d’octobre. Je peux encore laisser la baie vitrée ouverte, écouter la pluie. Le chat lui, semble dépité : la pluie, très peu pour lui.

Je m’installe confortablement sur le canapé, un plaid sur les genoux. Un thé fumant m’attend sur la table basse, de même que le livre voyageur parvenu jusqu’à moi après 15 autres lectrices. Je suis d’ailleurs assez étonnée de la rapidité avec laquelle le livre m’a été envoyé. Nous avons toutes des plannings de lecture chargés…Chacune a laissé qui un marque-page signé, qui une carte pour remercier la bloggeuse qui a lancé ce roman dans l’aventure du partage. Presque une semaine depuis que j’ai reçu Equinoxe des sentiments, d’Ichmel Qouellebeh. Romancier à sensations, ou plutôt devrais-je dire : à polémiques, tant les avis sont partagés et passionnés autour de cet homme. Génie pour les uns, imposteur pseudo-intellectuel pour les autres.

Je lance mon iPod, et l’adagio d’Albinoni m’emplit de sa sérénité et de sa beauté lancinante. La couverture du roman n’est pas très engageante. Enfin, il ne s’agit pas tant de la couverture que du bandeau, proclamant le prix gagné (Goncourt) et arborant la tête de l’auteur, pas franchement sexy : dégarni, petits yeux froids, les coins de la bouche légèrement tournés vers le bas. Mais je me refuse à pratiquer le délit de sale gueule, et ouvre le roman.

J’ai aussitôt la surprise de sentir une sorte de courant d’air sur mes mains, tandis qu’une brume s’élève de l’ouvrage. Stupéfaite, le souffle coupé, j’observe, la brume prendre forme. Et qui vois-je, nonchalamment assis, jambes croisées, sur le bras de mon canapé ? Ichmel lui-même. Pas moyen de se tromper, rapport au bandeau qui… oui, je l’ai déjà dit.

Clignant de petits yeux décidément trop rapprochés, il détaille attentivement son environnement – mon salon – pour finalement se tourner vers moi.

- Fermez la bouche, vous avez l’air encore plus idiote que la précédente !

Son visage blafard n’est que condescendance. Ce mec, cet avorton (parce qu’il faut bien le dire, niveau physique, Ichmel c’est pas Hugh Jackman) me toise. Avec son pauvre gilet et son pantalon en velours élimé. Style intello qui s’en fout de son accoutrement. Bien au-dessus de ces préoccupations bassement matérielles.

Je retrouve finalement un peu de mes esprits, la brume devait avoir atteint mon cerveau, mais elle se disperse.

- Mais enfin, je ne vous permets pas !

- Ma petite, quand on achète ses meubles chez Ikea, ce n’est pas parce qu’on écoute Albinoni qu’on se rattrape. Vous ne faites partie des gens cultivés, de l’élite. Vous n’auriez pas une cigarette par hasard ?

Je n’en reviens pas. Quel toupet ! Il m’insulte et me réclame ensuite une cigarette! Je rêverais, à cet instant, avoir plus de répartie, pour lui clouer le bec.

- Vous trouvez que mépriser son lectorat c’est faire preuve d’intelligence ?

- Ah, vous savez, on ne choisit pas son lectorat. Il s’en trouvera toujours pour croire qu’ils peuvent s’élever et comprendre ma prose. Depuis que cette bloggeuse fait voyager mon roman, j’en ai vu des pseudo-lectrices. On m’a même fait faire enveloppe commune avec un livre (je ne peux pas me résoudre à le nommer « roman ») de… de… comment dites-vous déjà… de bitt-litt ? Mais quel affront, je vous assure ! Des vampires et des chaudasses… et ça se fait passer pour des écrivains tout ça ! Peuh ! Il y en a même une qui m’a coincée dans sa pal entre cette américaine d’une vulgarité crasse, Stéphanie Plum, et Beigbeder. Ce pédant cocaïnomane. Heureusement, j’ai évité l’envoi postal commun avec d’Ormesson. Il aurait plus manqué que ça. Ce vieux barbon, on ne peut plus l’arrêter une fois lancé !

Il débite sa tirade, se déplaçant dans le salon, agitant de temps à autre la main, comme pour chasser une mouche impertinente. J’avais eu un aperçu de sa vanité dans des interviews à la télévision, mais là je dois dire que je suis espantée. Il tripote mes masques maoris et africains, émettant un petit ricanement quand il remarque le panier du chat, avec sa souris en peluche fétiche.

- Evidemment. Un chat. Ah, les bloggeuses, vous êtes vraiment des clichés ambulants ! Non décidément, il est bien dommage que l’on ne puisse pas choisir ses lecteurs.

N’en pouvant plus, la rage me faisait bouillonner, je m’exclame :

- Eh bien, une chose est certaine, les lecteurs peuvent choisir les auteurs qu’ils lisent !

Et je referme sèchement l’ouvrage, imaginant le prétentieux écrabouillé entre les pages.

Je comprends maintenant pourquoi ce roman m’est arrivé si vite ! Il repartira dès demain avec la première levée du courrier. Non mais.

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Texte écrit pour l’atelier de Skriban. Vous pouvez lire les textes des autres participantes ici!


La garrigue

Le soleil tape, les cigales stridulent à vous percer les tympans.

Non loin de la maison familiale, à quelques minuscules minutes à pieds, je retrouve ma garrigue. Celle où j’ai joué étant gamine, celle où j’ai planté avec la classe de CM1 des pins qui aujourd’hui encore arrivent à avoir l’air à la fois fier et débonnaire. D’aspect rude et hostile, la garrigue sait pourtant être accueillante, tendre même, pour qui sait la regarder. Parfois une orchidée peut se montrer, au détour d’un chemin, cachée derrière un arbousier ou un genévrier.

Les graviers craquent sous les pas, une mue de couleuvre abandonnée au bord du chemin me rappelle que les rencontres peuvent être surprenantes. Les chevaux Camargue broutent paisiblement et lèvent la tête quand ils m’entendent approcher. Fiers et débonnaires à la fois, eux aussi. Ils s’approchent, les yeux vifs, à l’affut d’une friandise, derrière une crinière abondante et emmêlée par la tramontane qui s’acharne parfois sur ce paysage chaotique.

Je poursuis mon chemin, des effluves de thym m’entourant. Les chênes verts offrent une ombre bienvenue, les coquelicots se balancent doucement dans la brise légère. Non loin, les raisins murissent, se gorgent de soleil. Dans un mois, les vendanges commenceront.

Et les cigales chantent dans l’air sec et chaud.

 

Texte écrit pour le site Les impromptus littéraires: il s’agissait de décrire un lieu imaginaire ou non que nous aimons particulièrement. J’ai décidé de parler de "ma" garrigue.


L’homme au téléphone

Assise sur un banc du jardin public, je l’avais repéré de loin. Et comment faire autrement, il beugle dans son téléphone, de la garniture de sandwich lui échappant parfois : il parle la bouche pleine. Spectacle consternant et proprement dégoûtant. Tiens, c’est drôle, ça, proprement dégoûtant. Enfin,  j’essaie de me concentrer sur mon roman sur une fausse sorcière enchaînée dans une forteresse nordique. Peine perdue, le sagouin ne trouve rien de mieux que de s’asseoir à côté de moi !

- Bon, eh l’autre là, au marketing, ça fait comment de temps déjà ? 10 ? Il a quel âge ? Bon, mets-le dedans aussi. Ouais, je peux pas l’encadrer de toute façon.

Il a une grosse voix vulgaire, et les effluves de son maudit sandwich thon mayo flottent jusqu’à moi, me donnant la nausée. He suis à deux doigts de quitter le banc. Mais il n’y a pas une autre place de libre, et pas question de s’installer sur l’herbe, avec la pluie d’hier, j’aurais le postérieur trempé en moins de deux. Pas classe quand je retourne au boulot après.

- Non, elle on peut pas, elle est au syndicat. Ben ouais. C’est bien dommage d’ailleurs.

Il éclate d’un rire pas moins gras que son thon-mayo, et manque à moitié s’étouffer.

- Attends, deux minutes.

Il tousse de plus belle, je me tourne vers l’autre côté en me raclant bruyamment la gorge, espérant qu’il comprendra le message.

- Putain de sandwich. Bon, tu disais … Etienne ? Lequel, y’en a deux ? Le bègue ? Oh celui-là, la dernière fois, je te lui ai mis une avoinée. Attends, il avait pas racheté de café. C’est quand même son boulot putain, c’est le dernier recruté. Il en tremblait. Je te jure, il a dû mouiller son falzar.

Encore un qui a le sens du management…

- OK, celui-là aussi. Après tout. Il est jeune. Bon et à la compta ? Jacques. Ouais, ça me semble un bon choix. Combien ? 58 ? Allez hop ! A dégager aussi. Bon ça nous en fait combien ? Impec’, pile poil dans les objectifs du boss. Quant à Valérie, quand elle revient, tu me lui fais un petit ajustement de poste. On peut pas la rétrograder, mais tu lui donnes une mission pourrie. Après tout, deux gosses en 3 ans, faut pas pousser non plus hein !

Je n’en peux plus.

Heureusement, un pigeon nous venge, moi et ces pauvres employés, et lâche une belle fiente sur son crâne d’œuf.

Il s’agissait d’une "récréation du mercredi" chez Skriban. Les autres participations sont ici!


Repas de famille #3 – Fin

Dernier rendez-vous pour notre repas dominical de la famille Belmont-Cléricourt, donc vous avez pu lire les "aventures" dans un premier puis un second texte, que je vous conseille de lire, si vous ne l’avez pas déjà fait….Cela vous permettra de faire connaissance avec les Belmonte-Cléricourt.

Aujourd’hui à l’atelier de Skriban, il s’agit de reprendre un des personnages du précédent texte, et de le tuer (ce que j’ai choisi de faire), le "suicider" ou "l’accidenter" . La police s’en mêle, et le dimanche suivant, confrontation autour du gigot!

14h00

Personne n’avait touché au gigot. Colette n’avait même pas eu le temps de demander à Eloïse, comme à l’habitude, de découper la pièce de viande, quand le ciel lui était tombé sur la tête.

Adrien était assis sur sa chaise, seul, comme hébété. Sa femme était partie s’enfermer dans sa chambre.

12H45

Comme à l’habitude, ce qui est des plus surprenant au vu des circonstances, les convives sont arrivés à l’heure. Sauf Juan-Martin. Ce qui est compréhensible, mais tout de même, il aurait pu prévenir. Amélie est morte. Suicidée en sautant de son balcon.

C’est arrivé dans la nuit de mardi à mercredi. C’est la première fois que la famille se retrouve au complet depuis. Seules les petites-filles ont été laissées à l’écart.

Eloïse et Camille, Jean-Baptiste et Victoire, Marc. Tous se regardent, sans oser rien dire. Eloïse, qui s’est promis la semaine dernière que jamais elle n’aurait plus à se retrouver à cette table maudite, a mis son sempiternel chemisier en soie bleu, et triture ses bijoux, les faisant cliqueter sans cesse. Au grand dam de Jean-Baptiste, dont le genou tressaute, et qui se demande ce qui a bien pu traverser l’esprit de sa sœur.

Alors que tous s’asseyent à table, Adrien reste debout pour s’adresser à la famille.

- C’est une tragédie qui nous frappe. Notre chère Amélie n’a pas souhaité rester parmi nous. Et j’avoue ne pas du tout comprendre son geste. Aussi, je demande à chacun de vous de me dire ce qu’il en pense. Camille ?

Pris au dépourvu, le fils aîné des Belmont-Cléricourt regarde son Blackberry tout neuf, comme s’il espérait ardemment qu’il sonnât pour le sauver de ce bon dieu de repas.

- Que veux-tu que je te dise, Père ? Amélie était futile, toujours à se préoccuper plus de ses fringues que de son boulot. Et quand je dis boulot, c’est un bien grand mot. Chroniqueuse de mode sur un blog… franchement !

- Camille, tu pourrais parler autrement d’Amélie. C’est notre sœur !

Mélanie, qui n’a jamais été très proche d’Amélie, est attérée et dégoûtée par ce qu’elle vient d’entendre. Elle n’aurait jamais cru que Camille soit capable d’un tel mépris pour sa propre sœur.

Colette est blême. Droite comme un i, les mains posées de part et d’autre de son assiette, elle fusille son fils aîné du regard. Ses pensées virevoltent dans sa tête. Elle n’arrive toujours pas à croire que sa fille se soit suicidée.

- Amélie n’était probablement pas heureuse, et nous voulons, avec ton père, savoir pourquoi.

- Et pourquoi tu ne demandes pas à Juan-Martin ? Après tout c’est son mari. Si ça se trouve, il la trompait !

Eloïse se fige, rougit. Et fait tourner de plus belle l’alliance sur son annulaire

- Mais, avec qui ? Quelqu’un qu’on connaît ? S’enquiert Jean-Baptiste. Sa secrétaire peut-être.

Il ricane, imaginant son beau-frère tringlant le cageot qui lui sert de secrétaire.

- Et ça te fait rire ?

- Oh ça va Camille. Tu sais comme moi qu’il a le sang chaud l’Argentin. Et Amélie n’en voulait qu’à son argent de toute façon. Et au prestige de son nom aussi, j’imagine. Elle ne devait pas beaucoup l’amuser, si tu me suis…

- Ca suffit ! Mon dieu, mais vous n’avez aucune décence ? C’est votre sœur bon-sang ! Jean-Baptiste, je ne te pensais pas si cruel.

Victoire s’est levée d’un bloc. Rouge de colère, elle tremble tant cet éclat lui a couté. Elle n’a pas mis son tailleur. Faisant fi des convenances si chères au cœur de sa belle-mère, elle a mis un pantalon tout simple, et un haut à manches longues aux couleurs vives. Enfin, elle commence à sentir les effets de ses séances de piscine. Et elle reprend petit à petit contrôle sur sa vie.

- Et c’est toi qui va la défendre ? Qui va nous expliquer ce qu’elle pensait… Oh, je t’en prie Victoire. On ne peut pas imaginer deux personnes plus dissemblables que vous deux ! Regarde-toi.

La sonnette de la porte d’entrée interrompt la conversation. Adrien ne semble pas surpris et se lève pour aller ouvrir. Il revient accompagné de deux hommes d’une quarantaine d’année, les présentant comme des inspecteurs de la police.

- Mais pourquoi ? Elle s’est suicidée non ?

- Non, en fait mademoiselle, il y a une enquête car ce suicide nous paraît suspect et pour diverses raisons, nous souhaitons en savoir plus sur certains points. C’est pourquoi nous sommes là.

- Je ne comprends pas. Maman, tu es au courant ?

- Oui.

- Il s’avère que nous avons trouvé dans les affaires de votre des carnets. De nombreux carnets. Certains sont visiblement des textes de fiction, mais d’autres sont clairement et sans aucun doute possible des comptes rendus de ses activités et de sa vie.

- Et alors ?

Marc s’immisce pour la première fois dans la conversation. Il semble tendu lui aussi. Il a ôté ses lunettes.

- Alors ? Eh bien il s’avère que votre sœur estimait que son mari avait une liaison avec quelqu’un que tous deux connaissaient, qu’elle-même s’était beaucoup rapproché d’un homme. Et enfin, il semblerait qu’il y ait une histoire de drogue également.

- Oh. Colette montrant pour la première fois un semblant d’émotion, cache son visage dans ses mains. Adrien se place derrière elle.

- Comme Amélie ne fréquentait pas les mêmes cercles que son mari, nous avons pu restreindre un maximum le champ de nos recherches, concernant ces trois faits que nous considérons hautement importants. Car ils représentent chacun un motif de meurtre. Si Amélie savait qui était la maîtresse de son mari, cela aurait pu pousser ce dernier ou son amante à agir. Et nous avons pu déterminer l’identité de cette personne.

13h00

Un hoquet se fait entendre. Tous se tournent vers l’origine de ce bruit si incongru. Eloïse. Sa tête baissée, qui n’empêche pas les convives de remarquer la teinte « homardesque » de son visage, et son immobilité la trahissent plus sûrement que les relevés de téléphones récemment épluchés par les inspecteurs. Jean-Baptiste affiche un sourire goguenard. Il n’est pas mécontent de voir cette pimbêche en prendre pour son grade, tiens ! Camille, quant à lui, passe rapidement de la stupéfaction à l’indignation.

- Quoi ? Tu…tu baises le mari de ma sœur ? Tu oses briser le mariage de ma sœur ? Elle ne méritait pas cela !

Malgré la honte, Eloïse se redresse, et le regard plein de haine et de dégoût affronte son mari.

- Ça te va bien de t’indigner. Il y a deux minutes tu la méprisais, et maintenant tu joues l’outragé ? Tu n’es qu’un hypocrite doublé d’une couille molle !

- Eloïse, au vu des circonstances, je vous demande de vous taire. Vous avez bafoué l’honneur de la famille, trahit la confiance que nous avions en vous. C’est impardonnable.

- Adrien, je vous en prie. Vous imaginez vraiment que votre fils est capable de satisfaire une femme ? Et je ne parle pas seulement de sexe, cher beau-père !

- Oh. Mais jusqu’où allons nous descendre dans la vulgarité ? Où ?

Colette semble perdue. Œil d’acier n’est  plus maître chez elle. Elle ne contrôle plus rien.

- C’est de ta faute si elle s’est suicidée !

- Non, monsieur Belmont-Cléricourt. Votre femme n’y est pour rien. Nous avons pu confirmer qu’il n’y a pas de lien avec la mort de votre fille.

- Alors c’est cet homme qu’elle voyait ?

- Non mademoiselle, votre sœur s’entendait très bien avec lui. Mais il était en déplacement. Pas moyen pour lui de la pousser du balcon. Non, vraisemblablement, et c’est ce que nous venions vous annoncer, c’est la drogue qui a tué votre fille.

- La drogue ?

- Oui, elle était de mauvaise qualité et a provoqué une réaction inattendue. Nous pensons qu’elle était désorientée et qu’elle a basculé. C’était un accident. Pas un suicide. Ni un meurtre. Ce qui nous intéresse désormais, c’est l’identité de son fournisseur.

Marc se lève brusquement, manquant renverser sa chaise. Fourrageant dans son épaisse tignasse, il se tourne vers le jardin. La nausée le tenaille. Ses mains tremblent. Le policier se tourne vers lui.

- Avez-vous quelque chose à nous dire, monsieur ? Marc, c’est ça ?

- Comment ? Je… euh, non. Pourquoi j’aurais quelque chose à dire moi ?

- Marc. Non. Non, tu ne peux pas avoir fait ça…

- Quoi, Maman ? Quoi ? J’y suis pour rien moi. Elle voulait des pilules, je lui en ai procuré. Je lui ai dit que c’était fort. Mais elle ne voulait rien savoir. Qu’est-ce que tu crois ? Que je l’ai fait exprès? Elle voulait s’amuser. Elle était enfin contente, j’allais pas lui gâcher sa bonne humeur!

Tout le monde se met à parler en même temps, Colette semble au  bord de l’hystérie, Adrien regarde son dernier né comme s’il ne souhaitait rien tant que l’étrangler, Camille et Jean-Baptiste accablent leur frère d’insultes. Seules les femmes restent silencieuses, tandis que les policiers tentent de ramener l’ordre dans la pièce.

13h45

Le regard d’Eloïse croise celui de Victoire, puis celui de Mélanie. D’un même mouvement, elles se lèvent. Mélanie demande à l’un des policiers si elles peuvent partir. A sa réponse positive, les trois femmes se dirigent sans un mot vers l’entrée, et quittent la maison Belmont-Cléricourt. Chacune se jurant de ne plus jamais y mettre les pieds.

Pour lire les textes des autres participants, c’est par ici!


Les désarrois d’Yvan

Nouveau défi de Skriban, écrire un paragraphe comprenant obligatoirement les mots suivants:

  • cuticule
  • clavicule
  • tarentule
  • molécule
  • renoncule
  • groupuscule
  • édicule
  • minuscule

Toutes ses molécules étaient en ébullition. Elle allait le rejoindre, et enfin il pourrait lui offrir le bouquet de renoncules jaunes et lui déclarer sa flamme. Une flamme qui avait pris de l’ampleur et de l’éclat au fil des mois, alors qu’elle venait acheter dans son édicule avenue Foch le magasine Psychologies le premier lundi du mois, Elle tous les samedis et parfois le Canard enchaîné. Mais il avait compris que ce dernier achat, c’était pour les jours où elle avait l’humeur vengeresse, besoin de lire des textes au vitriol, de rire devant les caricatures d’hommes politiques véreux. Enfin, pour être tout à fait honnête il ne l’avait pas compris, elle le lui avait dit. C’était un jour de septembre pluvieux, trop froid pour la saison, et elle avait poussé un petit cri quand son regard était tombé sur la couverture de Sciences et vie où s’étalait une tarentule bien velue. Il avait profité de ce moment d’émotion pour engager la conversation. Elle était si gentille, avec son regard bleu doux, et ses cheveux blonds cendrés coupés court à la garçonne, lui donnant un air de lutin. Depuis, à chaque fois, elle lui adressait un petit mot, un sourire. Et il en était réchauffé pour la journée. Il savait qu’elle n’habitait pas très loin, dans un minuscule deux pièces, trois rues plus bas. Elle était interne à l’hôpital de la Merci, elle apprenait la chirurgie. Samedi, quand elle avait acheté son Elle, elle lui avait raconté comment elle avait assisté un docteur dans une opération compliquée d’un patient blessé lors d’un accident de voiture. Et dont la clavicule s’était brisée en deux, perforant la peau. C’était dégoûtant, mais il avait fait en sorte que son visage ne montre qu’un émoi naturel et un respect pour sa profession qui lui avaient fait, il en était sûr, marquer des points auprès de la jeune femme !

Alors qu’il lisait un article très intéressant dans Courrier international sur un groupuscule néo-nazi en Autriche, tout en se triturant les cuticules, habitude dont il tentait en vain de se départir, elle arriva. Au bras d’un gars bien bâti en costard cravate, genre super classe qu’on voit en couverture de GQ.

« -Bonjour, Yvan, comment allez-vous aujourd’hui ? Je vous présente mon futur mari, Etienne .»


Repas de famille #2

lors du précédent atelier de Skriban, nous avons dû reprendre les invités du fameux repas de famille autour du gigot que vous pouvez (re)lire ici, et en choisir deux. Pour le premier, on décrit un objet qu’il transporte (sac, mallette, porte-feuille), pour le second un lieu. L’objectif étant de construire les personnages, et nous les faire mieux connaître.  J’ai pour ma part choisi Amélie, épouse de Juan-Martin, et Victoire, épouse de Jean-Baptiste. Voilà ce que cela donne.

Le sac d’Amélie

Amélie n’en peut plus de ce cérémonial du dimanche, des mensonges et des soupirs de chien battu de Victoire. S’excusant du bout des lèvres, elle se dirige vers le hall d’entrée où sont gentiment – militairement ? – alignés les manteaux et les sacs à main. Celui d’Amélie se repère aussitôt, rouge carmin, sensuel et agressif à la fois. Le dernier « it bag » à la mode de chez Hermès, un sac cabas à 5000 euros. Elle se dit qu’elle a peut-être exagéré avec celui-là, mais après tout Juan-Martin peut se le permettre. Il le lui doit, même.

Elle ouvre un peu brusquement le sac, à la recherche de ses bonbons au caramel, seule gourmandise qu’elle s’accorde. Heureusement, elle accède immédiatement à la poche qui les contient. La seule poche de l’immense sac d’ailleurs. Le bonbon fond dans sa bouche, et il lui semble, comme d’habitude, que toute la tension accumulée dans son corps fond à l’unisson et la quitte.

Soupirant de plaisir, elle plonge de nouveau dans le cabas, écartant dans sa recherche le vaporisateur de poche de N°5, son stylo plume Mont-Blanc,  trois tubes de rouge à lèvres, Propos sur le bonheur d’Alain. Pestant contre le manque de lumière qui ne lui facilite pas la tache, elle farfouille de plus belle, sortant son agenda d’où s’échappe la carte d’un attaché de presse dans l’édition, puis son trousseau avec son porte-clé arborant la citation de Camus  « Il ne faut pas avoir honte de préférer le bonheur », offert par un  homme qu’elle ne connaît que depuis quelques mois mais qui semble être le seul à la comprendre. Amélie sent l’agacement pointer, elle se dit que c’est la dernière fois qu’elle utilise ce sac trop grand dans lequel on retrouve jamais ri- ah, enfin ! Comme un junkie qui vient de mettre la main sur son sachet de dope, Amélie ouvre le carnet recouvert de cuir ocre rendu souple par les années. Elle s’assoit à même le sol, le dos appuyé contre le mur, et, fiévreusement, écrit. Le caramel diffusant lentement et délicieusement son arôme dans sa bouche.

Le lieu de Victoire

Victoire repousse du bout de sa fourchette le morceau de gigot – tout petit heureusement, merci Eloïse – mais rien n’y fait. A l’idée de cette graisse et des calories contenues dans cette viande riche, sa gorge se serre, son estomac se noue.

Qu’elle voudrait que ce fût déjà lundi. Elle serait alors en train de nager à la piscine municipale, l’eau glissant sans effort sur son corps. Pas comme ce satané tailleur contre lequel elle a dû lutter pour enfin parvenir à l’enfiler.

Oui, passé le moment de honte quand il faut quitter les vestiaires pour rejoindre l’eau, alors qu’elle sent sa graisse trembler à chaque pas comme de la jell-o sous le regard des maîtres-nageurs, Victoire se sent enfin bien.

Ce n’est pas une sportive Victoire, ça non. Mais quand elle a surpris dans le miroir, en s’habillant, le regard de Jean-Baptiste, elle a su qu’il fallait agir. Réagir. C’était il y a deux mois, et la pitié qu’elle a lue sur le visage de son mari fut la goutte d’eau de trop dans un vase déjà plein de regrets, de peine et de haine de soi. Victoire avait alors décidé qu’il lui fallait pratiquer une activité. Pour son corps bien sûr, mais surtout pour son esprit. Pour sa fierté.

Au début le chlore lui faisait horreur. Mais maintenant, dès qu’elle entre dans l’établissement humide et surchauffé, cette odeur si particulière la rassure et l’apaise. Le claquement des sandales en plastiques sur le carrelage et le bruit de l’eau sont comme une musique à ses oreilles. Elle attend désormais avec impatience ces séances qui étaient à l’origine une torture pour son corps si peu habitué à l’effort.

Dans l’eau, personne ne le voit, justement, son corps. Dans l’eau, les nageurs ne sont qu’un bonnet et une paire de lunettes affreuses. Ni plus, ni moins. Pas de jugement. Pas de compétition. Pas d’angoisse ni de honte. Juste l’apaisante sensation d’apesanteur, la brûlure des muscles en action, la respiration cadencée.

La piscine, c’est son refuge, son exutoire, sa revanche. Sa voie vers une nouvelle Victoire.

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La suite (et fin) des "aventures" de la famille Belmont-Cléricourt, c’est ici.


Le Grand N’importe Quoi

Pour cet atelier, Gwenaelle avait décidé de faire des nous des écrivains français prometteurs…

Les directives: En l’espace d’un paragraphe, vous allez devenir un auteur français très prometteur. Pas d’affolement, c’est très facile. Vous allez voir.

Voilà un extrait lambda, en français à peu près compréhensible, de Kafka sur le rivage, d’Haruki Murakami :

Presque tous les passagers se sont réveillés pendant l’annonce et descendent silencieusement, en bâillant, ensommeillés. La plupart d’entre eux vont se rafraîchir un peu ici avant l’arrivée. Je sors du car comme tout le monde, prends quelques inspirations profondes, m’étire et fais une série de mouvements de stretching dans l’air frais du matin. Je vais aux toilettes et me lave la figure dans le lavabo. Je voudrais bien savoir où on est. Je regarde autour de moi : un paysage d’aire d’autoroute, sans rien de remarquable. Pourtant, c’est peut-être juste une impression, mais il me semble que la forme des collines et la couleur des arbres diffèrent de celles de Tokyo. Je pénètre à mon tour dans la cafétéria. Je suis en train de boire un thé vert brûlant offert gracieusement par la maison quand une jeune fille vient s’asseoir sur une des chaises en plastique à côté de moi. Elle tient dans la main droite un gobelet en carton fumant, contenant un café qu’elle vient d’acheter à un distributeur automatique. Dans sa main gauche, elle a une barquette de sandwichs, qui semble provenir aussi du distributeur.

Pour devenir, en l’espace d’une heure maximum, un jeune écrivain prometteur, il vous suffit de prendre ce texte, d’en garder l’ossature tout en le remaniant de manière « moderne » : un mot pour un autre, quelques mots savants habilement disséminés ici et là, un saupoudrage d’onomatopées, une explosion de la ponctuation, une diffraction de la syntaxe et un non-sens généralisé. Le but, c’est que le lecteur comprenne le moins possible votre littérature. Il doit être tellement sidéré que toute critique rationnelle deviendra totalement impossible. Il ne vous restera plus qu’à déclarer, urbi et orbi que c’est de l’ART! Et voilà, vous serez un artiste, un novateur, un auteur qui renouvelle magistralement la poussiéreuse litttérature française.

Mon texte:

Presque tous les passagers se sont réveillés pendant l’annonce et descendent silencieusement, en bâillant, ensommeillés. La plupart d’entre eux vont se déshydrater le larynx ici avant l’arrivée. Je m’aventure hors de la patache à l’instar des manants, et inspire un air rendu poisseux par les logorrhées des allogènes précédemment passés ici. J’effectue ensuite une extension des gouttières vertébrales et fais une série de mobilités à fin d’allongement musculaire dans la céleste lueur du matin. Je vais aux commodités et me débarrasse à grandes eaux des impuretés accumulées – mais pas des comédons malheureusement –dans le lavabo. Je voudrais bien savoir où on est. D’un mouvement latéral du buste, ajouté à un balayage oculaire à 180 degrés, j’évalue ma situation contextuelle : un paysage d’aire d’autostrade, sans rien qui ne mérite mon attention panoramique. Pourtant, c’est peut-être juste une perception intellectualisée, mais il me semble que la forme des puechs et les ondes lumineuses des végétaux ligneux diffèrent de celles de Tokyo. Je pénètre à mon tour dans le restaurant en libre service à prix réduits. Je suis en train de boire un thé vert brûlant offert gracieusement par la maison quand une jeune entité post-pubère vient s’asseoir sur une des chaises en polyéthylène téréphtalate à côté de moi. Elle tient dans sa dextre un gobelet en carton d’où s’échappe une émanation gazeuse, contenant une boisson psychoactive qu’elle vient d’acheter à un distributeur automatique. Dans sa senestre, elle a une barquette de sandwichs, qui semble provenir aussi de la mange-machine.

La "mange-machine" vous rappelle-t-elle un roman en particulier? ^^

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Doña Alzirah

Une autre exercice imposé de Skriban: 20 minutes pour écrire un texte à partir d’une phrase de début/de fin imposées.

J’ai choisi Personne n’a aimé comme j’ai aimé/Qui se souviendra de moi ? (extraites de Géométrie d’un rêve, Hubert Haddad)

Personne n’a aimé comme j’ai aimé. Au crépuscule – crépuscule! moi qui ai tant brillé – de ma vie, assise dans cette déprimante chambre aux tentures fanées, je sais que j’ai vécu et aimé avec une frénésie proche de la gloutonnerie. Il faut dire que pour une femme comme moi, il n’y avait que l’embarras du choix. Si aujourd’hui quand je regarde dans le miroir je ne vois qu’une vieille au visage fripé par les années, au regard sombre et dur, il y a quarante ans de cela j’étais l’étoile de la cour impériale du Portugal. J’ai hérité des traits altiers de ma mère italienne et du tempérament fougueux de mon père, pair du royaume, propriétaire d’immenses plantations et d’une flottille de navire transportant esclaves et or. Au sein de la cour, les aventures allaient bon train, et je n’étais pas en reste. La fortune familiale faisait de moi une « main à marier » des plus alléchante, même pour les nobles les mieux lotis du royaume. Passé le mariage, j’avais enfin pu découvrir les joies débridées de soirées somptueuses, où les vins français coulaient à flot et les couples s’enlaçaient dans les recoins les plus sombres des jardins et des châteaux.

J’ai accroché à mon tableau de chasse nombre d’amants, parmi les plus convoités. Marquis, richissimes armateurs, philosophes étrangers, ambassadeurs de France ou du Saint Empire. J’ai attiré les uns grâce à mes atouts féminins, les autres grâce à mon esprit aiguisé et ma culture que j’étalais avec orgueil. J’ai gardé un souvenir de chacun de ces amants éphémères. Dans une boîte en marqueterie chinoise, des rubans, des lettres, des mèches de cheveux, des bijoux me rappellent les moments volés au cérémonial de la cour, les séductions clandestines, les étreintes sauvages. Ils sont les preuves de mon succès, de mes exploits d’amazone des salons, ils sont tout ce qui me reste d’une vie tumultueuse.

Seule dans mon hôtel particulier du Chiado, regardant le Tage s’écouler vers l’océan, je n’ai plus que mes souvenirs pour me tenir encore en vie. Le seul que j’aie aimé, je n’ai pas su le retenir quels que fussent les artifices employés, les sacrifices consentis. Entourée, admirée, adulée, j’ai pourtant vécu seule toute ma vie. J’ai aimé frénétiquement, sans discernement, sans sagesse.

Je m’appelle Doña Alzirah Veles de Lacerda, Duchesse de Coimbra.

Qui se souviendra de moi ?

 

©Deirbhile

**

La contrainte des 20 minutes fut pour moi périlleuse, car j’ai eu du mal à me lancer aussi vite dans l’histoire de Doña Alzirah. Je savais à peu près ce que je voulais qu’elle soit, mais difficile de mettre les mots à la bonne place! Au final, je me suis tenue aux 20 minutes.

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Repas de famille

Un texte imaginé dans le cadre des ateliers d’écriture de Skriban. Il s’agit de présenter les personnages autour de la table du repas dominical familial.

Ce putain de gigot. Et bien sûr, une tâche, une belle tâche bien grasse sur mon chemisier en soie sauvage. En même temps, quelle idée. Je le sais que Colette m’envoie toujours couper ce putain gigot. Colette, tout sourire, fleurant bon le Shalimar, la peau douce et l’œil d’acier, trône à un bout de la table en chêne massif. J’ai une sorte d’admiration pour elle, admiration qui n’est pas dépourvue d’une certaine répulsion pour sa conception de la famille et de la femme. Les hommes avant tout. La femme est là pour servir. Elle mène sa famille d’une main d’airain. Ses enfants lui obéissent au doigt et à l’œil, même à leurs âges respectifs.

Je sers bien sûr toujours Adrien Belmont-Cléricourt, mon beau-père, le premier. Privilège de l’homme de la famille, du chef. Sempiternelle chemise et gilet assortis, pantalon de velours et boots de cuir fauve. Le gentleman farmer dans toute sa splendeur. Sauf que faut pas lui demander de manier le râteau à Beau-papa. Faudrait pas qu’il se décoiffe en ramassant les feuilles mortes.

Le deuxième à être servi, c’est le fils aîné Camille, mon mari, avocat comme papa, dans l’étude de papa. En costume, même le dimanche, téléphone posé à côté de l’assiette, même le dimanche. « On ne sait jamais ». Il aime sa viande bien saignante, et l’enfourne comme si c’était son dernier repas en mâchant bruyamment. Après seulement  trois ans de mariage, il me dégoûte. Je n’arrive même plus à me rappeler ce qui m’a séduit chez lui.

Jean-Baptiste, son frère cadet ne vaut pas beaucoup mieux. Je l’aimais bien au début, après tout ce n’était pas un clone de son père comme Camille. Il avait choisi l’architecture. Et il avait réussi. Il était très poli. Mais derrière son beau visage lisse, se cache un homme vain, envieux. Son humour misogyne et sa superficialité me l’ont vite rendu antipathique. Et son Aqua di Gio me coupe à chaque fois l’appétit.

A côté de lui, Juan-Martin, l’époux de ma belle-sœur Amélie. S’il n’était pas si plein d’autodérision, il serait l’archétype de l’argentin macho, sûr de lui et de son sex-appeal. Grand, ayant gardé  la carrure héritée de ses années de rugby à Buenos Aires, il est aujourd’hui un avocat fiscaliste international de renom à Paris. Jamais un mot plus haut que l’autre, droit dans ses bottes et amant hors pair. Je sens son regard sur moi, quand je le sers. J’ai la main qui tremble.

Sur un coup de tête – on mène les rebellions que l’on peut après tout –  je sers Mélanie, mon autre belle-sœur, directement à gauche de Juan-Martin, au lieu d’aller à l’autre bout de la table servir Marc, le dernier des frères Belmont-Cléricourt. Et donc le dernier Mâle à table.  Mélanie, traductrice devenue directrice de collection dans une grande maison d’édition, c’est la lumière de cette famille de rabat-joies. Blonde quand tous sont bruns, habillée simplement d’un jean et d’une chemise liberty, enjouée, et le cœur sur la main, elle vient de se séparer de son mari, ce qui explique que nous ne soyons que treize aujourd’hui. Au grand dam de Colette. Qui avait une affection particulière pour Paul, gynécologue qui se préoccupait beaucoup de ses patientes. Mais Œil d’acier n’a toujours vu que ce qu’elle a bien voulu voir. Je dépose dans l’assiette de Mélanie la souris, son morceau préféré. Avec Mélanie, j’ai partagé de sacrés fous rires, et la passion des langues et cultures étrangères.

La souris c’est aussi le morceau préféré de Marc. Tant pis pour lui. Marc, le joli-cœur, le charmeur, est le chouchou de sa maman. 23 ans, coiffé à la mode, avec la mèche sur les yeux – il a maintenant ce tic de secouer la tête pour remonter ladite mèche – il vient de changer pour la énième fois de cursus à la fac. Un branleur, quoi. Mais quoi qu’il fasse ou qu’il dise, Œil d’acier le défendra bec et ongles. Rivé à son iPhone, la gueule de bois de la veille l’oblige à porter des lunettes de soleil. Un jour de pluie. Mais cela ne l’a pas empêché de voir que j’avais donné à Mélanie la souris. Il a abaissé ses Ray Ban aviator sur son aristocratique nez et m’a lancé ce qu’il imagine être un regard belliqueux. Tiens, je vais l’appeler José ! Petit con.

Amélie, quant à elle, ne m’a jamais plu. Fille préférée d’Adrien, elle a l’air tout droit sortie d’un Vogue (le Vogue US, of course), toujours à porter la dernière pièce à la mode, le dernier sac des stars au bras. Aujourd’hui c’est chino, marinière de chez Dior et sac série limitée d’Hermès. Et, hmm, voyons voir, oui, c’est bien N°5 qu’elle porte. Elle me gratifie d’un sourire légèrement condescendant, avec un regard appuyé sur la tâche ornant mon chemisier. Elle est loin l’Amélie de la fac de lettres qui faisait la grève et manifestait pour le partage des ressources entre les riches et les pauvres. Elle aura un morceau bien sec. Tiens, mange ça.

Je sers Marc comme si de rien n’était, ah bon, la souris a déjà été servie ? Je suis dé-so-lée. Du coin de l’œil je vois Mélanie et Juan-Martin sourire en douce, rien que pour ça, la rébellion a du bon. Je sers enfin Colette, normalement la première des femmes à recevoir sa tranche de gigot, elle me fait sentir par un soupir contrarié ce qu’elle pense de mon éclat. Mais aujourd’hui, je me fiche de ce qu’elle peut bien penser. Je me tourne vers Victoire, la femme de Jean-Baptiste, une femme châtain au regard éteint, toujours tirée à quatre épingles, mais jamais de façon aussi aguicheuse ou fashionista qu’Amélie. Dans son ensemble gris perle un peu serré, elle est élégante sans être m’as-tu-vue. Mais plus les années passent, plus elle prend des rondeurs, et plus Jean-Baptiste s’éloigne d’elle. C’est un tel manque de respect de se laisser aller ainsi. Il ne la quittera pas, car le père de Victoire détient le carnet d’adresse et la majorité des parts du cabinet d’architectes. Il s’amusera ailleurs, discrètement, c’est tout. De sa petite voix, Victoire me demande le plus petit morceau qui reste sur le plat. Et surtout pas de sauce.

Aux enfants, maintenant. Il n’y en a que deux. Encore une déception pour Colette et Adrien : cinq enfants, quatre mariés, et seulement deux petits-enfants, et que des filles avec ça ! Estelle, la fille de 10 ans de Mélanie, est à l’image de sa mère, une demoiselle pleine d’énergie. Sa petite robe est chiffonnée et tâchée d’herbe, résultat de courses endiablées avec les épagneuls de Beau-papa, Zeus et Apollon, avant le déjeuner. Oriane, à 15 ans, est le portrait craché de son père, Jean-Baptiste. On pourrait la prendre pour une jeune femme, habillée qu’elle est à la dernière mode, les yeux maquillés, la pose séductrice savamment étudiée en toute circonstance. Son père l’a inscrite dans une agence de mannequins. Il est très fier de ses premières photos. Et des cachets que cela rapporte. Elle va bientôt défiler pour Vanessa Bruno. Ce sera la prochaine grande top-model française. C’est du moins ce que Jean-Baptiste veut croire.

Le bras fatigué d’avoir tant tenu le plat, je m’assois enfin à ma place, à droite de Camille qui discute boutique avec Adrien. En face de Juan-Martin. Et je m’attaque pour la première fois en trois ans avec appétit à ce putain de gigot. C’est le dernier que je mangerai de ma vie.

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