Jamesbonderie

Dans l’aterlier de Skriban ce dimanche, il fallait placer des mots, ou plutôt des titres de films de James Bond, le plus british des espions du cinéma. Voilà ce que cela donne. Les mots et titres à placer sont signalés en gras.

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Le paysage défile sous ses yeux, brouillé par la pluie qui s’abat sans relâche sur la vitre du compartiment. Par moments, suivant la luminosité, elle peut apercevoir son reflet dans la glace. Un visage banal, pensif. Sans substance. Son portable sonne, signalant la réception d’un sms. « Bons baisers de Russie ». Sa mère, partie avec un homme, un autre, pour une semaine à Saint Petersbourg et Moscou. Sous la neige. Quelle idée ! Remarque, quand on descend dans des cinq étoiles… Yolande est une véritable mangeuse d’hommes. Une mangeuse d’hommes globe-trotteuse. Elle ne choisit que des vieux beaux richissimes qui l’emmènent aux quatre coins de la planète. Emilie estime que pour sa mère, le monde ne suffit pas. Elle dévore la vie, les hommes, les autres. Tout. Elle se lasse si vite. Depuis que le père d’Emilie est décédé, il y a dix ans de cela, Yolande a parcouru les sept continents. Quarante ans et une vie bien remplie. Elle le mérite probablement. Mère à 18 ans, un accident bien sûr, mariée au père, amateur de gadgets en tout genre. Secrétaire médicale, dans le cabinet du village, dans l’Indre. Quoi de plus éloigné que ses rêves de gamine, Paris, la mode, les sorties?
Heureusement pour elle, Jean-Jacques est mort d’un cancer. Veuve pas vraiment éplorée, avait décidé qu’on ne vivait que de deux fois, et qu’elle entamait dès alors sa deuxième vie. Yolande avait raflé les économies familiales (conséquentes, vu l’avarice du bonhomme), rafraichi de quelques coups de bistouris bien sentis ses traits avachis par l’ennui et fréquenté assidument les soirées people. Emilie n’a toujours pas compris comment une provinciale jamais sortie de son Berry natal avait réussi à entrer dans des soirées mondaines. Evidemment, il n’y avait pas que le gratin, et les débuts furent laborieux. Entre les Michael Beretta et autres stars – si l’on peut dire – de la télé poubelle, Yolande – ou plutôt Lara – comme elle se faisait appeler désormais, avait un peu ramé. Et puis, au hasard d’une rencontre dans un hall de palace, elle avait mis le grappin sur un producteur de films. Là avait commencé sa découverte du monde. Dom Perignon, Maseratti. Elle avait fait sienne la phrase « les diamants sont éternels » en la concluant par « et sont un excellent placement ».
Et Emilie dans tout ça ? Galérienne de l’édition, abonnée aux CDD, vivant dans un petit studio hors de prix dans le 14ème, elle n’avait droit qu’à de rapides et impersonnels sms. Dans ce train qui la menait vers Strasbourg et un salon de l’édition à rencontrer de pseudos auteurs qui s’imaginent que leurs manuscrits pédants et boursoufflés sont les nouveaux Goncourt, elle se sent vide et sans substance. Elle a hérité des formes avantageuses de sa mère, mais elle les cache dans des habits sans style, sans féminité. Elle ne sait pas qu’elle est jolie. Ou alors elle préfère l’ignorer. Elle aimerait qu’un homme lui dise « rien que pour vos yeux, je… ». Mais elle a trop peur de tenter sa chance. De se jeter dans le grand bain. Alors, elle lit. Elle soupire, sa respiration venant embuer la vitre, lui cachant définitivement ce triste paysage de vignes taillées, sans feuilles. Comme abandonnées. Attrapant son sac, elle en sort sa lecture du moment, un excellent thriller, Opération Tonnerre, où une jeune héroïne aussi intrépide que sexy se démène pour arrêter un terrible trafiquant de drogue colombien. Dans ce cinquième chapitre, Marliza s’aperçoit que non, tuer n’est pas jouer. Ses escarpins tachés de sang en sont la preuve. Mais heureusement, Vincenzo, son co-équipier sur-équipé (de partout, si l’on en juge son jean un brin serré) est là pour la consoler. Elle voudrait que demain ne meure jamais…
Soupir de contentement d’Emilie et frisson d’anticipation à l’idée des scènes croustillantes qui s’annoncent. Y’a pas à dire, la bonne littérature, ça vous fait oublier tous vos soucis !
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Les textes des autres participants, très variés, sont à lire ici.

La maison du bonheur

Défi d’Olivia, avec des mots à caser. Cela devient de plus en plus difficile: le nombre de mots va croissant! (Ils sont signalés en gras dans le texte.)

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La maison est silencieuse. Un silence pénétrant qui s’immisce dans mes pensées jusqu’à les faire taire. La mélancolie m’envahit comme un tsunami submerge les terres. Ce sentiment si inhabituel chez moi – du moins jusqu’au mois de juillet dernier – je l’associe désormais avec l’odeur de cette maison : moisissure, poussière, et il me semble, désespoir. Pourtant elle n’a pas l’air d’une demeure à malheur. Pas de coins sombres et menaçants, de bruits suspects ou de parquet qui craque au milieu de la nuit.

C’est une bâtisse nichée dans les contreforts des Cévennes tout ce qu’il y a de plus banal. Grand corps de ferme en pierre, à l’arrière, une vieille grange délabrée comportant une étable. Un jardin conséquent qui embaume le genet dès le printemps, et le grand châtaigner centenaire apportant son ombre fraîche sur le côté de la maison. L’été de mes huit ans, après un orage couplé d’un vent violent on en avait coupé quelques branches qui m’avaient terrorisée pendant la nuit. Elles raclaient les volets, me donnant l’impression qu’un monstre tentait de pénétrer dans ma chambre pour m’emporter.

Non, ce n’est pas une maison de malheur. L’année dernière encore, quand nous sommes arrivés le 6 juillet, j’associais ces effluves si particuliers à la demeure familiale au souvenir doux des pique-niques dans le jardin à abrités du soleil par le châtaigner. Les randonnées en famille dans les massifs montagneux tout proches, les enfants gambadant sur les chemins en avant des parents, discutant. Je revois encore, ce juillet fatidique, Virginie muette, perdue dans ses pensées. Absente. Virginie était ma cousine préférée. Ninie – comme elle détestait ce sobriquet dont je l’avais impitoyablement affublée – avait été la complice de jeux parfois défendus. Notre première ivresse, à 14 ans, c’était ici. Nous avions chapardé une bouteille de champagne dans le cellier. Une avance sur mon anniversaire, fin août. Cachées derrière la grange, la pierre abrasive nous meurtrissant le dos laissé nu par le débardeur, nous gloussions de notre audace. Mais un chat-huant nous avait plongées dans des abîmes de terreur. Son cri se rapprochant de plus en plus, le bruit de ses plumes nous laissant imaginer les pires bêtes de nos imaginations encore enfantines. Le strigiforme nous avait dégrisées plus sûrement encore que la gifle cinglante reçue de notre oncle Robert quand il nous avait surprises sur le seuil de la cuisine, la bouteille de champagne bien visible.

Oui, nous avions vécu des aventures avec Ninie dans cette grande baraque. Pas une seconde d’ennui dans la maison des Bratolini. A l’italienne, nous formions une famille soudée et bruyante. Et la vieille demeure nous accueillait tous les étés à certains Noëls aussi. La mort des grand-parents Giovanni et Angelina n’avait en rien changé les habitudes. Robert et Evelyne, les parents de Ninie, Luc et Jeanne, les miens ainsi qu’Anita et Francis et leurs quatres enfants. Tous réunis. Pas de visiteurs. Juste nous. Un cercle fermé, un cocon protecteur. Que je croyais ! Le bonheur familial jusqu’au cliché.

Mais l’accident de parapente de Virginie a brisé le sortilège. La sordide, l’incroyable réalité nous a rattrapé. Le vernis lisse, brillant, protecteur s’est craquelé, laissant remonter à la surface une vérité enfouie sous des années de faux-semblants et de mensonges. En rangeant ses affaires, Evelyne effondrée dans son lit, j’ai découvert des choses, que je n’aurais jamais imaginées. Une souffrance indicible, l’horreur dont on croit qu’elle n’arrive qu’aux autres.

Dans le salon a peine éclairé par la lumière qui pénètre par les persiennes, les meubles rustiques de nos aïeux italiens portent les stigmates des fêtes et de jeux endiablés, d’usage répété au fil des années. Sur le buffet en bois massif sombre, les membres de la famille, décédés ou non, me regardent, tout sourire. Dans mon esprit, les visages se brouillent, et dans une sorte de morphing atroce, des crocs remplacent les dents. En équilibre précaire sur le bord du meuble, Ninie me sourit dans son cadre, le jour de la remise des diplômes de son école d’ingénieur. Sa chevelure blonde retenue dans un chignon élégant, ses yeux d’ambre rieurs. Comme n’ai-je pu rien voir ?

Je me détourne de la photo. Mon regard erre dans la pièce. Cette maison, désormais, je la hais. La connaissance de ce qu’elle a connu, abrité, me dévore comme l’acide ronge la chair.  Ce n’est plus un havre de paix, l’écrin de nos joies d’enfant, c’est l’antichambre de l’enfer. C’est ainsi que le journaliste l’a surnommée. J’ai trouvé cela clicheteux au départ. Mais maintenant, je me dis qu’il a raison.

Je m’approche de la bibliothèque. Des dizaines, voire des centaines de romans, où nous avions puisé nombre d’aventures imaginaires. Notre préférée : Les trois mousquetaires. J’attrape l’exemplaire abîmé par tant de relectures. Lorsque je l’ouvre, un bout de papier en tombe sur les tomettes. Je la ramasse et m’approchant de la fenêtre pour plus de luminosité, je découvre que c’est une carte d’identité factice. Celle de la Fée Mélusine. L’écriture enfantine déclinant l’état civil m’est comme un coup de poing. J’en perds le souffle. Ce n’est qu’un bout de papier, témoin de jeux. Mais c’est bien plus. C’est une enfance, une innocence qui n’est plus. Fracassée, déchiquetée.

Mes sanglots secs résonnent dans la pièce silencieuse. Le portable sonne. La main tremblante je le sors de mon sac et décroche.

- Allo ? … Oui, bonjour. Ma voix tremble elle aussi. Non, tout va bien…. Oui, je serai au commissariat demain.

Quelques minutes à peine dans cette maison et me voilà à la fois vidée d’énergie, et remplie de dégoût et d’horreur. Demain, il faudra parler. Dire ce que j’ai lu. Dire ce que je n’ai pas vu. Un jour la vérité sera révélée, les coupables punis. Mais la saleté de ce qui s’est passé ici restera accrochée aux murs.

Je quitte la maison sans un regard et remonte dans ma voiture. Un orage éclate, la pluie bat les vitres avec violence. Si seulement elle pouvait tout effacer, tout nettoyer.

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©Deirbhile 2011


Le magasin

Encore un dimanche bien rempli avec l’atelier d’écriture de Skriban. Cette semaine, il nous fallait imaginer un magasin, avec en plus l’obligation d’insérer certains mots dans le texte. (ils sont signalés en gras).

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Au début, voir à travers la vitrine était un exploit pour moi. Le bas de la devanture, en bois au motif bayadère, m’arrivait au front, et j’avais beau me hisser sur la pointe des pieds, la luminosité rendait le verre opaque. Je savais que sur la droite se trouvait une étoile de mer, Papa me prenant dans ses bras me l’avait montrée quand nous étions passés dans la rue le mois précédent. Jaune très clair, elle semblait avoir des picots partout sur le corps. J’en frissonnais de dégoût et d’excitation à la fois. Ah, la toucher ! Sentir les rugosités sous mes doigts. La toute première fois où nous étions entrés, j’avais été ébahie par un poisson clown dans son anémone de mer. Lui seul pouvait la toucher, protégé qu’il était du poison de la plante aquatique. Quand nous passions devant la porte, l’odeur des animaux nous assaillait, pas forcément un fumet agréable, mais dans mes souvenirs, il reste attaché à ses balades dans la ville avec mon père. Moments privilégiés et tellement rares.

Homme lunatique, sévère, taiseux, il n’était que rarement à la maison avec nous. Grand dirigeant d’une entreprise ayant des intérêts et des bureaux sur tous les continents, il passait le plus clair de son temps dans son bureau ou dans les avions. Autant c’était un personnage imposant, effrayant presque, autant Maman, l’iconoclaste un brin hippie, était légère, vive, primesautière, bavarde. Avec le recul, je me demande ce qui les a rapprochés. Je suis née plus d’un an et demi après le mariage – et je n’ai jamais entendu parler d’un autre enfant, ou d’une grossesse avant que je ne pointe le bout de mon nez – par conséquent pas de mariage pour réparer un « accident ». Dans mon souvenir, ce n’était pas un couple particulièrement amoureux ou heureux. Pas de disputes non plus. On aurait presque dit des colocataires. Beaucoup de silences. Mais pas de ceux qui portent la haine ou le ressentiment comme chez mon amie Claire, dont les parents avaient fini par divorcer quand nous étions adolescentes. Non, des silences confortables. Ma sœur a toujours été très proche de Maman, alors que moi, c’était systématiquement vers Papa que je me tournais pour du réconfort.

Aujourd’hui, à trente ans, je me rends compte à quel point ce sentiment de protection et de bien-être que je ressentais à ses côtés, contraste avec l’image que les autres me renvoient de lui. Certains parlent d’un homme dur, agressif parfois. Colérique. Au mieux, il était juste antipathique. Mais pour moi, c’est l’homme qui m’a fait découvrir les chevaux, qui sont devenus ma passion et mon métier, l’homme qui m’a consolée lorsque j’étais triste, l’homme qui m’emmenait en promenades dominicales dans la ville extraordinairement calme comparé au brouhaha assourdissant de la semaine. Nos pas résonnaient dans les rues, le sien lent et mesuré, le mien plus rapide, trottinant quand j’étais enfant, puis plus lent au fur à et mesure des années. La main dans la main, nous nous promenions au gré de nos envies, mais toujours, toujours, nous terminions par la rue Victor Hugo, et ce petit magasin coloré, où les aquariums faisaient face aux cages des oiseaux. Le couple de propriétaires, que j’ai vu vieillir, étaient originaires du sud-ouest, et leur accent si particulier ajoutait pour moi à l’exotisme du lieu. Et le bocal rempli de bonbons, des Stoptou, n’était pas pour me déplaire.

Cela fait quinze ans que Papa est décédé. Quinze ans que je reviens à l’anniversaire de sa mort contempler notre échoppe. Aujourd’hui le magasin d’animaux a été rénové, la devanture est blanc crème, et l’odeur qui s’en échappe me fait penser aux bougies de chez Dyptique. Douce et envoutante. Ecœurante. Fini les étoiles de mer et les poissons clown, les perruches et les canaris. Ici on vend des habits pour enfants de parents très très riches. Il paraît même qu’hier une star d’Hollywood a fait une véritable razzia. C’est du moins ce que le gérant du salon de thé d’en face m’a raconté, tout fier de pouvoir dire, « j’ai vu X. ».

Mon thé terminé, ma note réglée, je prends mon sac, et comme toujours, je reste sur le trottoir d’en face, incapable de me rapprocher du magasin. Une voiture de luxe s’arrête devant la devanture blanche, une femme en descend et entre. Ce que je vois cependant, c’est un magasin coloré, une petite fille agrippée à la main de son père pour tenter de voir à travers la vitrine l’étoile de mer.

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©Deirbhile 2011


Max

Défi Des mots, une histoire, chez Olivia.  Voici ma participation, les mots à caser sont en gras.

La brise agite presque imperceptiblement le voilage. Par la fenêtre, la lueur de la pleine lune s’invite dans la chambre, caressant les meubles. Trois nuits déjà que mon sommeil est troublé, entrecoupé de cauchemars dont je ne garde aucun souvenir au réveil. Parfois,  il m’arrive de pleurer, mes joues encore humides au matin trahissent des rêves pas franchement idylliques. Hier, j’ai pensé que c’était le tonnerre qui m’avait sortie des bras de Morphée. L’air qui pénétrait dans la chambre était lourd de l’odeur de terre mouillée. Joaquim n’avait pas été mécontent quand, glissant ma main sous les draps, je l’avais savamment réveillé. L’odeur de la terre a toujours activé ma libido. Souvenir peut-être de batifolages dans les prés, l’été de mes 15 ans, un jour d’orage, alors que ma puberté tardive faisait enfin chanter mes hormones et vibrer mon corps. Cliché suprême – et suprêmement délicieux – c’est le garçon de ferme de l’exploitation voisine de celle de mes grands-parents qui m’avait initiée aux plaisirs des sens et à l’enivrante sensation d’être désirable et désirée. Longtemps j’avais été jalouse de ma grande sœur Marianne, élève brillante, élancée et fine, des petits seins hauts perchés et des hanches presque inexistantes, était la coqueluche du lycée. Quand ses amies venaient à la maison, je les espionnais, et écoutais leurs conversations, de plus en plus pimentées. Je retournais dans ma chambre, envieuse et dépitée. Petite et un peu boulotte, je ne faisais pas le poids, si je puis dire. Mais cet été-là… ah cet été-là, c’est Marianne qui me fusillait du regard, quand je rentrais de mes « balades bucoliques », la jupe froissée, les genoux égratignés, les yeux encore fiévreux. Je pense que Maman se doutait de quelque chose. Parfois je la surprenais à me regarder, l’œil scrutateur. Je prenais alors mon air le plus innocent possible. Finalement, c’est peut-être cela qui l’a convaincue que je ne faisais pas que cueillir des fleurs lors de ces balades.

Mais cette nuit, rien ne saurait être responsable de mon réveil que moi-même et mon inconscient. C’est la première fois que nous dormons dans notre maison de campagne. Nous l’avons péniblement retapée, nos muscles peuvent en témoigner. Des murs à restaurer, un escalier à poncer et peindre, des meubles chinés dans des brocantes à rénover et placer. Nous sommes fiers de cette vieille bâtisse, rustique, entourée de champs de blé et de pâtures pour les vaches de Monsieur Bertin. Dans le jardin, une petite mare a repris ce que j’imagine être son aspect d’antan, quelques nénuphars habillant élégamment sa surface. C’est certain, l’emprunt pèse sur nos finances, mais Joaquim gagne très bien sa vie, et mon premier roman s’étant très bien vendu, j’ai reçu de mon éditeur une confortable avance pour le prochain, déjà presque terminé. Presque est le mot clé cependant. Certains passages ne veulent pas s’écrire. Les personnages ne me laissent pas faire. Peut-être est-ce là la raison de mes insomnies ?

Pourtant, lorsque je me réveille, toujours vers quatre heures du matin, à quelques minutes près, j’ai la sensation que ce n’est pas un bruit mais bien quelqu’un qui me tire de mon sommeil. Hier et cette nuit encore, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai eu l’impression de voir, du coin de l’œil, une ombre se déplacer. J’ai cru que c’était Tapioca, le chaton que nous avons recueilli récemment. Mais en me redressant, j’ai senti son petit corps chaud collé contre ma jambe. Soudain, j’entrevois l’ombre, de nouveau. Cette fois-ci, elle se situe près de la porte et semble sortir de la chambre. Le cœur battant, les yeux écarquillés, je me rallonge sur le lit. J’essaie de contrôler ma respiration et de me convaincre que ce n’est que le jeu du voilage et de la lumière de la lune. Lentement, je tourne la tête vers l’entrée de la chambre. Là encore, l’ombre, qui semble attendre que mon regard l’effleure pour se déplacer et ressortir de la pièce. Comme les enfants effrayés dans un film, je frotte mes yeux, espérant qu’il ne s’agit que d’une hallucination. Vraiment, cela ne peut pas être un fantôme !

Précautionneusement, pour ne pas réveiller l’homme et le chat, je me lève et me dirige à pas de loup vers la porte. Je prends au passage une chemise de Joaquim, que j’enfile rapidement, histoire de ne pas courir nue après une chimère dans toute la maison. Je me sens suffisamment ridicule comme cela. La porte grince quand je l’ouvre, un bruit très bref mais qui suffit à me faire sursauter. Pestant contre mes nerfs en pelote, j’actionne l’interrupteur. Rien. Je peste de plus belle. J’avais oublié que l’électricité dans cette partie de la maison est encore en panne. Un problème avec un fusible, à coup sûr. Je descends à tâtons les escaliers qui, eux, ne grincent pas dieu merci, l’obscurité suffit amplement à faire monter mon taux d’adrénaline. Arrivée en bas, j’observe le vestibule, et me demande par où aller. Dans la grande pièce qui office de salon-salle à manger-cuisine, sur ma gauche, la Pleureuse de bronze annonce d’un tintement léger la demi. Acheter chez un horloger collectionneur, elle nous a coûté un somme rondelette, mais en la voyant je n’avais pas pu résister. Elle me rappelait l’horloge de mon grand-père, volée avec nombre de souvenirs et tableaux de valeurs, dans la vieille maison de famille dans le var, aujourd’hui vendue.

De ma droite, depuis le bureau, grand espace ensoleillé (de jour, bien sûr, à 4h30, ce n’est pas plus lumineux qu’une grotte) qui accueille mes mots et mes espoirs littéraires, un son me parvient. Indéfinissable, et pourtant il m’attire. Je tends la main vers la poignée, consternée de voir mes doigts trembler. J’entre, et du pied allume l’halogène. Eblouie, je bute contre le tableau de l’Archiduc Max, petit trésor déniché par Joaquim dans une brocante de la région. Tout fier d’avoir eu le tableau pour si peu. Sûr même que l’ex-propriétaire ignorait tout de la perle qu’elle avait gardée entreposée dans son grenier. Ce n’est pas un homme a priori très séduisant l’Archiduc. Mais la pièce semble vraiment avoir beaucoup de valeur.

Un bruissement de tissu me fait bondir. Je me retourne, étouffe un cri. Le voilà devant moi. Max, Archiduc d’Autriche mort en 1952, himself.

Guten tag.

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©Deirbhile 2011


Le journal

Reprise pour moi des exercices de l’atelier d’écriture du dimanche chez Skriban. Depuis le voyage à Rome, je n’avais plus pris la plume. Ce texte n’est pas le plus réussi, et d’ailleurs cette version a été un peu remaniée par rapport à ma participation originale.

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Trois jours que ce journal repose au fond du tiroir de mon bureau. Impossible de me concentrer sur la présentation que je dois pourtant rendre ce soir dernier délai. Ce petit carnet bleu à la couverture parsemée d’autocollants en tout genre attire mes pensées aussi sûrement qu’un aimant des aiguilles.

Je l’ai trouvé dimanche, quand dans un accès de colère j’ai joué la tornade blanche dans la chambre de Mélissa, bordélique. Plus moyen de mettre un pied par terre sans marcher sur un t-shirt, une culotte (sale bien sûr), des cds ou des classeurs. Et l’odeur ! Elle refuse obstinément d’ouvrir sa fenêtre. Ca pue le fauve là-dedans ! Mais pas moyen de lui faire ranger sa chambre. Pas moyen de lui faire faire quoi que ce soit d’ailleurs, à Mélissa. Elle n’a plus d’ordre à recevoir, Mélissa, ce n’est plus une enfant ! Le seul fait d’y penser me met en rogne. Je ne me souviens pas d’avoir été aussi détestable à cet âge-là.

Cette petite peste ne cesse de me contredire, de me pousser à bout. « T’es pas ma mère, t’as rien à me dire ! ». Que ne l’ai-je entendue cette phrase ces dernières années. Ca c’est sûr, je ne suis pas sa génitrice. Et heureusement, car sinon, je serais déjà en dépression, voire internée : comment aurais-je pu enfanter un monstre pareil ? Nicolas semble tout aussi désemparé que moi. Nous avons tout essayé. Les cajoleries et les punitions, l’indifférence ou l’implication totale. Rien n’y fait. Sa mère, qui a décidé d’émigrer en Chine avec son industriel plein aux as en nous laissant la gamine ne fait que mettre de l’huile sur le feu à chaque conversation sur Skipe, j’en suis certaine. Melissa sort systématiquement surexcitée de sa chambre après ces discussions, l’œil belliqueux, la bouche pincée, le visage crispé. Prête au combat.

Le téléphone sonne. Un coup d’œil sur l’écran m’apprend que c’est mon patron. Probablement pour me demander où j’en suis. Et ces « slides » qui restent incomplètes, incohérentes, ou pire, vides. 15h30. Et je dois aller chercher les jumeaux à l’école à 18h. Avec la grève, la garderie n’est pas assurée.

Mon patron à moitié rassuré, je me donne mentalement un coup de pied aux fesses, et m’attèle à la tâche. Alors, ces prospects de retour sur investissements sur le projet Salem Inc…

Ma main sur la souris tremble. Mon estomac est désespérément noué. Pourquoi suis-je dans un tel état ? Au pire, cette garce me maudit, m’injurie et me dénigre dans son journal d’ado égoïste et auto-centrée.  Ca ne changerait pas beaucoup de d’habitude.

Pourtant je l’aimais bien cette gamine. Quand j’ai rencontré Nicolas elle n’avait que 6 ans, jolie comme un cœur avec ses boucles blond vénitien, ses tâches de rousseur sur le nez et ses yeux noisette. Et puis, brusquement, alors qu’une véritable affection s’installait, que nous sortions de plus en plus ensemble, juste toutes les deux, les choses ont changé. Peut-être suis-je paranoïaque, mais je suis certaine que c’est sa mère qui est responsable de tout cela. Facile à dire pour la « belle-doche » que je suis. Facile, mais très probablement vrai. Au fil des week-ends passés à la maison, je sentais son animosité envers moi monter. Je l’ai même entendue un soir me dénigrer ouvertement auprès de Nicolas, qui ne disait rien. Evidemment, j’ai obtenu qu’il la remette à sa place. Mais ce ne fut pas sans dommages. Des mois tendus, chacun de son côté du lit, de son côté de la ligne de démarcation entre les deux camps: pro/anti-Mélissa. Moi qui partais les week-ends où elle venait, réfugiée chez ma propre mère !

Avec son emménagement à la maison, j’ai perdu ma pièce personnelle, où je lis, à l’abri des bruits et du chaos générés par les quatre autres personnes qui vivent sous ce toit. Il a fallu tout caser dans le bureau de Nicolas, rendu alors bien trop exigu pour nous deux. J’ai bien vu son sourire goguenard quand elle a su que c’était moi qui devais faire place à Madame. Depuis, c’est la guerre larvée. Les affaires qu’elle laisse traîner sciemment. Les piques et les réflexions pour moi. Les efforts, les sourires enjôleurs pour son père. Mais même cela c’est terminé. Désormais, elle reste dans sa chambre, écouteurs vissés aux oreilles, perdue dans ses romances avec des vampires. Manquerait plus qu’elle nous vire gothique, tiens ! Nicolas ne sait plus par quel bout la prendre. Pour ma part, je n’essaie même plus. Je n’en ai plus besoin. Depuis que les jumeaux sont nés, j’ai plus de poids. Après tout, je suis la mère de deux des enfants de Nicolas. J’ai leur bien-être à faire valoir.

Quand j’ai trouvé ce journal dimanche, je ne savais pas quoi en faire, je l’ai mis dans la poche du tablier. Je comptais le lui rendre à vrai dire, mais ses hurlements hystériques quand elle m’a vue en train de tout ranger m’ont poussée à bout, et je l’ai gardé. Elle n’est pas venue me le réclamer depuis dimanche. Soit elle n’a pas remarqué qu’il manquait, soit ce qu’il y a dedans est par trop incriminant et elle n’ose pas me le demander, craignant la confrontation.

Je n’y tiens plus. Il faut que je sache. Avec une fébrilité inhabituelle, j’ouvre bruyamment le tiroir du bureau, plonge la main dans ses profondeurs, fourrage entre les blocs-notes remplis, les papiers de friandises vides et les recharges d’agrafes. Finalement, je mets la main sur le carnet.

Il s’ouvre tout seul sur une page obscurcie par des traits de stylo rageurs, par endroits ils ont percés des trous. La violence qui transparaît me saute à la gorge. J’en ai le souffle coupé. Avec prudence, comme si je craignais d’autres accès de colère, je feuillette le carnet, revenant en arrière. Les pages alternent : dessins, gribouillis, textes d’une écriture serrée, assez peu féminine ou adolescente à vrai dire. Je lis des passages, m’attendant au pire. Mais rien de plus qu’une vie d’ado, avec ses mauvaises notes, sa haine des adultes en général, de ses parents et de sa belle-mère en particulier, les cours séchés, les premières expériences sexuelles. Banal.

Tout mon corps se relâche, et je m’aperçois que j’ai lu ce carnet dans un état de crispation tel que mes épaules et ma mâchoire me font mal. Attendais-je une révélation ? Une solution, une clé pour enfin la comprendre ? Un détail qui se transformerait moyen de pression? Espoir déçu en tout cas.

Encore un an et elle partira faire ses études à Paris. Je serai enfin débarrassée de cette peste.

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©Deirbhile 2011


Une fille formidable

La terre cède sous mon poids – celui de ma culpabilité ? – et je tombe.

A chaque fois le même rêve, la rose jaune, la terre, la chute.

Il faut croire que certaines leçons ne se retiennent pas si facilement. Ou alors ne veut-on tout simplement pas les apprendre ? Après J., je m’étais juré de ne plus faire cette même erreur : attendre demain pour dire les choses. Je crois que je t’ai déçu. Jusqu’à la fin. Je me suis déçue aussi. Mais maintenant, il est trop tard. Je ne peux que regretter, maudire ma faiblesse, ma lâcheté.

Est-il possible d’être une « handicapée » des sentiments ? Si oui, je dois l’être. Froide. Inapte à toucher et se laisser toucher. Incapable de dire les choses. D’être finalement honnête. Non que j’ais jamais menti. Pas sur l’essentiel en tout cas. Je t’appelais bien Papa et pourtant nous n’avions aucun chromosome en commun. Rien que 20 ans de vie commune, de lectures d’Arsène Lupin, de disputes, de discussions endiablées sur la politique, de quizz d’histoire autour des petits plats gourmands dont tu avais le secret.

On dit que par beaucoup de points nous nous ressemblions. Signe de métal en astrologie chinoise. Je ne crois pas à ces conneries d’astro-machin-chose. Toi non plus d’ailleurs. Et pourtant, nos avions tant de choses en commun, y compris un sale caractère parfois, à couper et trancher sans faire de détail.

Hear My Prayer, O Lord de Purcell passe en boucle sur la chaîne. Autre point commun. M’entendras-tu ? Parfois je ne m’entends plus moi-même. Toutes ces pensées me submergent, m’étouffent, m’assourdissent. Je suis comme ça. Confinée dans mes remords et mes erreurs. Enchaînée comme Tantale. Pour lui c’était la bouffe. Moi c’est la paix qui n’est qu’à quelques mots de moi. Hors de portée.

Et Dieu sait pourtant que je suis bavarde. Qu’il m’arrive de m’épancher. Une logorrhée qui cependant ne dit que du vide. Mon vide intérieur.

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Six mois plus tôt.

La chaleur est suffocante. L’ambiance oppressante. Ils sont tous là, à compter les pièces d’or, les albums de prix, les caisses de grands crus. La valeur d’un homme n’est-elle donc égale qu’à la valeur vénale de ses biens ? Je n’ose le croire, et pourtant. Quelques assiettes pourraient bien déclencher une guerre rangée. D’où je suis, je ne peux apercevoir le cimetière, mais je visualise la terre qui remplit peu à peu la fosse, les fleurs – bouquets funéraires qui là encore disent tant sur ceux qui les envoient, leur mesquinerie ou leur amitié – qui recouvriront le monticule. Cela se finit donc ainsi. Et tu redeviendras poussière. Apparemment, physiologiquement, cela ne se passe pas tout à fait comme cela – d’après Yves, en tout cas. Je n’ai pas envie de savoir en fait.

Je retrouve ces derniers temps ce sentiment – même si réconfortant dans un certain sens – d’être étrangère, abritée derrière une vitre. Je vois, j’entends, mais la vitre me protège. Alors que cela parle, cela persifle et méprise, qui une tranche de pizza, qui un verre de jus de fruit à la main, je reste assise, comme anesthésiée, sur le vieux tabouret de jardin rendu gris par les années passées dehors. Tu avais bien dit qu’il fallait rentrer le mobilier extérieur pendant l’hiver.

Ernestine, ta mère, est comme à son habitude pleine de fiel, toute préoccupée de son propre chagrin, incapable de regarder autre chose que son nombril de femme égoïste. Soutenue par sa fille, une femme au cœur aussi aride et sec que son corps, elle geint et honnit Maman auprès de qui veut bien lui prêter une oreille attentive. Et malheureusement il y en a. D’autres ont eu l’honnêteté de la remettre en place. Ceux-là, elle ne leur parlera plus jamais. C’est qu’elle a la rancune tenace la grand-mère. Ton frère et tes neveux sont déjà partis. A les voir durant la cérémonie, c’est même à se demander pourquoi ils sont venus. Pour avoir la conscience tranquille ?

La maison se vide petit à petit. Il nous faut ranger les vestiges du repas. Les assiettes sales et els serviettes en papiers éparpillés. Peu sont restés pour aider. Toujours les mêmes. Amis qui se comptent sur les doigts de la main. Comme Valérie, toujours fidèle au poste. Une amitié de presque 25 ans maintenant. Oreille et épaule accueillantes. Je sais qu’elle sera là pour Maman quand je repartirai. Je ne peux pas rester ici indéfiniment. Et puis, cela m’épuise. Sentir qu’elle doit se reposer sur moi. Cette responsabilité m’effraie. Elle dit que je suis une fille formidable.  Si elle savait.

Demain la pharmacienne viendra chercher le lit médicalisé. Alors que nous ne sommes pas très « photos encadrées exposées », les clichés de toi fleurissent un peu partout, rappel des moments heureux et des derniers temps, alors que l’espoir semblait encore permis.

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Je sursaute. Joues et oreiller humides. Encore ce rêve, au moment précis où je vais sombrer dans les bras de Morphée, à peine consciente. Sébastien dort du sommeil du juste, lui. Doucement, je me lève. Le chat ouvre un œil circonspect, mais le referme aussitôt, se renfoncer avec délices au creux de la couette.

Je tâtonne pour trouver la porte dans l’obscurité de la chambre, butant sur une chaussure mal rangée.  Pendant que la bouilloire fait son office, je reste immobile dans la lumière encore faiblarde de la cuisine. Maudite ampoule économique – au moins cinq bonnes minutes avant d’avoir une luminosité correcte. Je sens le froid du carrelage à travers mes chaussettes. J’aurais dû penser à prendre mes pantoufles. Tant pis. L’eau enfin chaude, je m’installe sur le canapé avec ma tasse de thé et un plaid. Pomme d’amour de chez Damman me réchauffe, mais la télé quant à elle ne parvient pas à me tirer de mes pensées. Mon esprit est comme un récipient percé : j’ai beau le remplir, l’occuper, toujours le vide revient. Ce vide dans lequel je tombe. Le vide de la fosse où repose ton cercueil.

J’aurai une tête à faire peur demain au boulot. Mais pas moyen de retourner au lit. Mon regard erre à travers la pièce et s’arrête sur l’ordinateur. Et si… Les Grecs appelaient bien cela catharsis ?

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©Deirbhile 2011


Le photomaton

Je reprends la "plume" après un long arrêt dû à des vacances romaines fort agréables. Pour ce retour, j’ai choisi de participer (pour la troisième fois maintenant, les autres textes sont lisibles ici et ici) au jeu du blog A 1000 mains. Il s’agit à chaque fois de s’inspirer d’une photo. Voilà ce que cela donne.

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Elle a les joues rosies. La chaleur probablement. Elle observe son reflet, applique un peu de poudre afin de dissimuler ces rougeurs disgracieuses, se regarde une dernière fois et, d’un claquement satisfait du poudrier, m’indique qu’elle est enfin prête. En voilà une qui n’aura pas mis trop de temps à se préparer. Certaines sont positivement Le photomatonfatigantes ! Et que je te remets en place le chignon, et que je te retouche le rouge à lèvres. Un jour, une demoiselle tirée à quatre épingles a même mis … du parfum ! Pour une photo. Je vous demande un peu !

Notre secrétaire – oui, je l’imagine bien en secrétaire : joli tailleur un rien aguicheur, cils coquettement retroussés et collier de fausses perles – appuie sur le bouton à droite de l’écran – moins fort jeune dame, j’ai compris – et se redresse, buste en avant, un très léger sourire adoucissant ses traits un peu trop marqués pour une femme. Obéissant, je prends les clichés, à intervalle régulier. Le dernier sera un tantinet flou. Encore une qui ne sait pas se tenir immobile plus de 5 secondes. Incroyable. La secrétaire ira raconter à ses amies que décidément, ces photomatons sont parfois de qualité médiocre, et patati et patata. Est-ce ma faute à moi si –

Ah ! Un nouveau client. L’a pas l’air commode celui-ci. L’œil petit et noir, l’épi vengeur et le crâne carré (ou peut-être est-ce la coupe en brosse qui donne cette impression ?). Léchant ses doigts, il tente en vain d’aplatir cette touffe de cheveux rebelle qui lui dessine comme une corne sur la droite de la tête. Il se tord dans tous les sens pour essayer d’en apercevoir l’origine, collant presque son grand nez sur ma vitre, il s’entête à grands coups de paluches à domestiquer l’épi. Rien à faire. Se redressant, l’œil plus noir que jamais, il examine l’image que je lui renvoie. Bien malgré moi, je vous assure. Si j’étais doté d’un peu d’odorat, je suis convaincu que je serai asphyxié par les effluves s’échappant de son costume sale. A vue d’objectif, il n’a pas dû voir le pressing depuis au moins deux mois. Ses épaules voûtées sous le tissu marron contredisent les traits de son visage, figés dans une expression de colère à peine contenue. J’espère que ce n’est pas encore un de ces cinglés qui se mettent à tout casser pour un rien. Mon rideau a déjà été remplacé trois fois cette année, l’écran est ébréché en bas à droite, alors cela suffit, merci bien. Après une dernière tentative, il décide de laisser ses cheveux vivre leur vie de révoltés capillaires, et insère les pièces. Il tente un sourire un rien crispé qui le rend encore plus menaçant. J’ai hâte qu’il s’en aille. Si seulement je pouvais accélérer le processus de développement des photos…

Cela doit faire deux bonnes heures que personne n’est entré dans ma cabine. Je commence à m’ennuyer ferme. Pourtant, cette gare en voit passer des voyageurs, il y en a bien quelques uns dans le tas qui ont besoin de quelques photos, non ?

 Deux enfants viennent s’amuser, faisant tourner le tabouret. C’est qu’ils se croient sur un manège les chenapans ! Ils vont faire fuir les clients. Allez, ouste ! Ah – voilà la maman qui passe la tête par l’ouverture de la cabine, soulevant d’un doigt que je devine un rien dégouté le rideau vert. Alors Madame, on ne tient pas ses enfants ? Ah ! Quand la gouvernant n’est plus là pour les tenir, c’est plus la même chose,  hein ? Elle se retourne quelques secondes et disparaît de mon chant visuel. Mais pourquoi ne les fait-elle pas sortir, bon sang ? Les gamins sautent de plus belle dans la cabine et sur le tabouret. Oh bon sang, mon tabouret. De retour, la blonde en robe à bretelles fines au cou orné de vraies perles celles-là, se penche me laissant apercevoir un fort joli décolleté…et glisse quelques pièces de monnaie dans la fente à côté de l’écran. Croit-elle vraiment que ces deux garçons vont se tenir immobiles assez longtemps pour que les photos soient de bonnes qualités ? Contre toute attente, Petit Blond numéro Un et Petit Blond numéro Deux se métamorphosent en statues de marbre, un sourire découvrant une dentition tout à la fois aléatoire et « aérée » plaqué sur leur visage enfantin. Je dois avouer que je suis stupéfait par leur discipline. Finalement, ils ont de bonnes bouilles ces deux-là.

Il est tard, il n’y a plus grand monde dans la gare. En hiver, à cette heure-ci, j’ai le cafard des soirées froides et lugubres, les pas des rares passants résonnant dans la grande gare vide. Mais en cette saison estivale, je suis de bonne humeur, même le soir. L’air de la gare semble presque sain, les moineaux virevoltent de concert avec les hirondelles sous les grandes voutes du hall. Voilà un couple. J’en ai souvent, surtout en cette période (beaucoup sont des touristes je pense), qui viennent se faire tirer le portrait en amoureux à moindre frais. La fille sur les genoux du garçon, parfois l’inverse pour ceux qui préfèrent l’approche humoristique. Certains optent pour des poses d’une ringardise que même moi, du haut de mes 25 ans d’activité, je déplore. Mais que voulez-vous, je ne peux résister devant tant de sentiments. Ceux-ci semblent être dans la moyenne, c’est-à-dire ni la version « on se touche juste avec la main, attention ton épaule est trop près de la mienne », ni « vas-y on fait les clowns, tire la langue, moi je fais le débile ». Elle est rousse, habillée façon bohème, avec une grande robe à fleurs type liberty. Lui, bronzé, porte un bermuda kaki et un polo turquoise. Ils gloussent un peu bêtement, cela doit être leur première fois en photomaton. Une sorte de concrétisation, une mise au grand jour de leur romance. Ah ces jeunes…Il fouille dans ses poches à la recherche de monnaie je suppose. Allons, dépêchons-nous jeune homme, tu ne vas tout de même pas la faire payer ? Eh bien, il était temps. Tiens, il donne le double ? Il aura donc deux séries de quatre. Il s’assoit sur le tabouret, puis se ravisant, se relève et le fait tourner afin de l’abaisser. Bien vu jeune homme, sans cela, ta Dulcinée aurait été « décapitée ». Pas très glamour. Gloussant de plus belle, ils s’installent, elle sur ses genoux, mais il semble qu’ils aient un problème à trouver la bonne position. Je me dis que je vais leur laisser un peu de temps pour s’ajuster. Mais rien à faire, ils gesticulent de plus belle dans l’espace exigu de la cabine, et toujours pas de pose. Je commence à lui trouver un rire un brin agaçant à la Rousse. Elle se tortille sur son Don Juan. Vont-ils enfin se tenir tranquille ? Je ne vais pas pouvoir retenir le déclencheur plus longtemps moi… Mais, mais, que font-ils ? Oh ! Mais, mademoiselle, cachez ce sein… !!! Sous le coup de l’émotion les huit clichés sont partis en rafale, comme un tir de mitraillette…

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©Deirbhile 2011


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